L'homme : contre nature pour dix millions d'années
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Pauvre-riches Un scénario critiqué par les deux scientifiques. Dans un monde appauvri en espèces biologiques, le nombre de niches écologiques différentes, donc susceptibles de sélectionner de nouvelles espèces, est lui aussi réduit. Tout simplement parce que ces niches sont en grande partie constituées par des espèces végétales et animales. On vit dans l'eau, sur l'air ou sur terre, mais on mange le voisin... et si les voisins sont peu nombreux ou trop souvent les mêmes, la sélection naturelle opère sur peu de paramètres et quelques espèces ont tendance à occuper toute la place. Du coup, le retour à un monde riche demande un processus plus lent qu'envisagé jusqu'alors. Outre le raisonnement, les deux chercheurs se sont penchés sur les archives fossiles de deux groupes taxonomiques marins - le niveau des familles et celui des genres. Histoire de voir le temps qu'il faut, après les grandes extinctions, pour un retour de la diversité. Résultat: il faut attendre environ dix millions d'années après une crise pour que se produise une flambée d'apparition de familles et de genres nouveaux. Et donc pour que la nature retrouve un niveau de biodiversité équivalent. Appel à la sauvegarde Jusqu'alors, les plus pessimistes comptaient sur une durée de moins de cinq millions d'années. Or, l'homme, prédateur mais surtout destructeur de biotopes entiers transformés en espaces cultivés au profit de quelques espèces seulement, exerce sur la biodiversité une pression pratiquement équivalente aux grandes crises d'hier. Au point que les biologistes en sont à supplier que l'on sauvegarde quelques «sanctuaires» (lire Libération du 24 février dernier) pour éviter la disparition massive d'espèces endémiques. Un processus dont les conséquences, nous disent les deux chercheurs américains, sont à vraiment très long terme, bien plus long que les moins de 200 000 ans d'existence d'une espèce bien singulière, Homo sapiens. SYLVESTRE HUET (©Libération du 9 mars 2000) (1) J. Kirchner et A. Well, Nature, vol. 404, 9 mars 2000. |
Urbanisation, déforestation et agriculture intensive accélèrent l'appauvrissement de la biodiversité. Or, préviennent deux chercheurs américains, la reconstruction des écosystèmes exige dix millions d'années, quelle que soit la sévérité des destructions qu'ils ont subies Conséquence de la négligence des hommes face à la nature, la plupart des espèces vivantes répertoriées sont en voie d'appauvrissement ou de disparition, à une vitesse très supérieure à celle des grandes périodes géologiques d'extinction. L'étude des fossiles correspondant à ces époques montre que la vitesse de reconstruction des écosystèmes est indépendante de l'ampleur des destructions. Cette constatation étonnante est une conséquence de l'étroite interdépendance des espèces. La préservation de 25 « points chauds » judicieusement choisis pourrait permettre de sauvegarder 44 % des plantes supérieures et 35 % des vertébrés qui peuplent la planète, estiment des écologues britanniques. Si l'himme n'était pas vraiment menacé par une perte de la biodiversité, la lutte pour préserver l'environnement pourrait l'aider à surmonter ses démons. Les défenseurs de l'environnement sont des gens exaspérants. « Sauvez les tigres », implorent-ils. Mais pourquoi ? La première idée qui vient à l'esprit est que la disparition du tigre ne gênera pas grand monde. Elle pourrait même avoir des avantages : les habitants des villages en Inde ne seront plus victimes de leurs attaques ; le commerce illégal de la chasse disparaîtra ; et les militants pour la sauvegarde de la nature devront trouver autre chose à se mettre sous la dent. D'un point de vue plus large, l'évolution est,
par définition, changement. Quoi qu'il arrive, un mammifère comme le tigre devrait
subsister quelques millions d'années avant de s'éteindre - ou bien il évoluera et
deviendra quelque chose d'autre. Des espèces disparaissent, remplacées par de nouvelles.
La mort n'est, dit-on, qu'une façon pour la nature de nous Parfois, cependant, la mort supprime un nombre colossal d'espèces en un temps relativement bref, beaucoup trop bref pour que ces espèces se reconstituent selon le grand cycle de l'évolution et de l'extinction. Depuis 530 millions d'années, cinq de ces « extinctions en masse » se sont produites. La plus importante, à la fin de l'ère permienne, voilà 251 millions d'années, a éradiqué plus de 96 % de toutes les espèces. Celle de la fin du crétacé, il y a 65 millions d'années, arrive loin derrière, en dépit de la célébrité de ses principales victimes, les dinosaures. Peut-être sommes-nous en train d'assister aujourd'hui à un nouvel épisode de ce type, accéléré par nos propres agissements. Que se produit-il une fois la vague d'extinction passée ? Combien de temps la biodiversité met-elle à recouvrer toute sa richesse ? D'autant plus longtemps, pourrait-on penser, que la destruction est massive. Faux, affirment deux scientifiques américains dans le numéro du 9 mars de l'hebdomadaire Nature. James Kirchner (université de Californie, Berkeley) et Anne Weil (université Duke, Caroline du Nord) ont étudié ce que les fossiles nous disent du rapport entre extinction et repeuplement. Leurs conclusions sont claires : la reconstruction de l'écosystème prend toujours environ 10 millions d'années, quelle que soit la sévérité de l'extinction qui l'a précédée. L'idée selon laquelle un écosystème met
davantage de temps à se reconstituer quand l'extinction est importante repose donc sur
une hypothèse fausse, qui veut que les espèces vivent à peu près sans relation entre
elles. Selon cette logique, la reconstruction de l'écosystème se limiterait à remplir
des niches écologiques vides : plus la destruction est importante, plus cela prendrait de
temps. Le problème est que les espèces sont interdépendantes. Elles constituent en
elles-mêmes des niches écologiques et la destruction d'une seule nuit à beaucoup
d'autres. Pour reprendre notre exemple initial, le tigre est un grand prédateur qui
influe sur l'équilibre de tout son environnement. Il se nourrit d'animaux qui,
eux-mêmes, se nourrissent de végétaux. Chaque tigre abrite des parasites, est porteur
de maladies. Sa disparition, comme celle d'une espèce, quelle qu'elle soit, peut donc
avoir des conséquences d'une grande portée. Une destruction simultanée de grande
ampleur rendra donc très difficile l'apparition d'espèces nouvelles. Cela explique
pourquoi les extinctions sont toujours suivies d'une période au cours de laquelle la
flore et la faune restent pauvres. La végétation qui pousse sur les lieux où des
bâtiments ont été démolis récemment est très peu diversifiée. De même, à l'échelle de la planète, il semble que seules des fougères ont existé durant les centaines de milliers d'années qui ont suivi l'extinction de la fin du crétacé. Le phénomène est comparable aux difficultés rencontrées par les colons lorsqu'ils sont arrivés sur des terres nouvelles : sans infrastructure en place, tout était à faire. Il a fallu beaucoup de temps à ces pionniers pour installer des populations autonomes, même si leur travail a facilité l'existence de ceux qui leur ont succédé. UN PREMIER PAS Quand la nature repeuple la planète, elle suit un calendrier qui lui est propre. Et le premier déterminant du renouveau - ainsi que l'ont montré Weil et Kirchner à partir des fossiles des 530 derniers millions d'années - c'est l'interdépendance des espèces. Ce message est sans appel : si nous détruisons les derniers tigres qui existent, nous ne reverrons plus jamais d'animal qui leur ressemble. Mais si les tigres sont détruits en même temps que la jungle où ils vivent, alors il faudra peut-être 10 millions d'années pour que réapparaissent d'autres grands prédateurs. Autrement dit, même si l'homme survit encore quelques millions d'années (car notre espèce, comme tous les mammifères, devra ensuite s'éteindre ou évoluer), il faudra plus de temps que cela à l'écosystème pour se remettre des destructions qu'il lui aura causées. L'animal qui succédera au tigre ne sera pas chassé par l'homme. Sa préservation dépasse donc son propre cas. Les
tigres ne sont que des « vedettes » susceptibles de sensibiliser l'opinion. S'il
s'agissait de sauver le ver solitaire ou le frelon, les responsables des campagnes de
sauvegarde recueilleraient évidemment moins d'argent. Pourtant, ils sont tout aussi
indispensables à la santé générale de l'écosystème. Chaque fois qu'une espèce
disparaît, l'écosystème qui l'abrite est un peu plus affaibli dans ses capacités à
résister aux changements de l'environnement. Exemple parmi d'autres : l'équipe de David
Tilman (université du Minnesota) a récemment montré que les parcelles expérimentales
de prairie comportant peu d'espèces sont moins à même de résister à la sécheresse
que d'autres au peuplement plus varié. Henry Gee Page réalisée par les rédactions du Monde, d'El
Pais et de la revue scientifique internationale Nature. Une érosion accélérée du vivant
Urbanisation et industrialisation, déforestation et agriculture intensive (moins de trente espèces végétales fournissent plus de 90 % des denrées alimentaires de la population mondiale) : les raisons pour expliquer ce déclin massif sont multiples. Si rien ne vient inverser la tendance, et si l'on continue de détruire au rythme actuel la forêt tropicale humide (où vivent 50 % des espèces connues et l'immense majorité des espèces inconnues), on estime que 25 % de toutes les espèces animales pourraient être rayées de la surface du globe avant 2025. © Le Monde du vendredi 10 mars 2000. Droits de reproduction et de diffusion réservés.
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