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8 mars 2007 :
On le savait menacé par la
démographie métastasique de l’humanité, qui a conduit à l’édification du
gigantesque barrage des Trois-Gorges sur son fleuve, l’immense
Yang-Tsé-Kiang. Mais on espérait un petit répit, un sursaut, qui aurait
conduit les autorités chinoises à tout faire pour sauver cet emblématique
animal. En vain. Le dauphin de Chine, ou Baiji (son nom vernaculaire, qui
n’aura guère eu le temps d’imprégner l’esprit des occidentaux) a
officiellement été déclaré éteint en décembre 2006.
Mentionnée par de nombreux
sites spécialisés, cette consternante
nouvelle n’a guère été
reprise
-voire pas du tout- par les grands médias, ni par les agences de
presse, à croire qu’il s’agissait de la disparition d’une vague espèce de
moustique comme la Terre en compte par milliers. Pourtant, le baiji n’est
pas -ou plutôt, n’était pas- un animal « comme les autres ».
En tant que mammifère, qui
plus est de grande taille, il fait déjà partie d’une petite élite animale
qui le classe automatiquement parmi les richesses primordiales du patrimoine
de cette Terre. Qui plus est, le baiji, dont le nom scientifique est
Lipotes vexillifer, était le seul membre du genre Lipotes.
Lipotes était l’un des quelques genres de dauphins à avoir abandonné
le milieu marin pour remonter les fleuves, à l’instar de l’inia (ou boutou)
sud-américain ou du plataniste (ou susu) indien. Hantant des eaux boueuses à
la visibilité quasi nulle, tous ces dauphins d’eau douce ont petit à petit
perdu l’usage de leurs yeux, au profit d’un autre sens très développé chez
les cétacés : l’écholocation.
L’écholocation est le
mécanisme de sonar qui permet de repérer les obstacles et les proies lorsque
la lumière n’est plus exploitable, par exemple dans l’obscurité pour les
chauves-souris ou dans une eau trouble pour les dauphins, voire, d’une
certaine façon, pour les poissons électriques. Au moins l’un de ces cétacés
dulçaquicole, le boutou, a également développé le sens du toucher en
utilisant largement ses « nageoires pectorales » (correspondant à nos bras),
ce qui lui donne une nage sur le flanc tout à fait caractéristique.
La disparition de Lipotes
vexillifer est encore plus inacceptable lorsqu’on considère le
battage médiatique et la
sympathie
que suscite un autre animal emblématique chinois hautement menacé,
le grand panda. Les moyens déployés pour la sauvegarde de ce dernier, s’ils
sont amplement justifiés, contrastent violemment avec l’indifférence
réservée au sort du dauphin de Chine, alors que d’un point de vue
zoologique, Lipotes est à peine moins important, si ce n’est aussi
important, qu’Ailuropoda (le grand panda).
Déjà disparu, Lipotes
n’a livré que bien peu de ses secrets, et notamment reste énigmatique quant
à ses liens de parenté avec les autres dauphins. Est-il réellement un cousin
du boutou de l’Amazone, avec lequel il est parfois classé (dans la famille
des iniidés) ? Ou du susu du Gange (platanistidés) ? Ou, plus
vraisemblablement, doit-il
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ses particularités à une évolution indépendante,
qui a conduit à l’une des innombrables convergences évolutives dont la
nature est coutumière ? Car s’il était apparenté au boutou amazonien, il
faudrait imaginer qu’il ait migré depuis l’Amérique du Sud jusqu’à la Chine
(hautement improbable), ou que leur ancêtre commun marin possédait déjà les
caractéristiques propres qui les rend si bien adaptés au milieu fluviatile
(à peine moins improbable). Quoi qu’il en soit, les analyses moléculaires
confirment pour l’heure une divergence d’avec les autres cétacés à dents qui
se serait produite il y a au moins 25 millions d’années.
L’origine fluviatile du baiji
aurait dû inciter davantage à sa conservation dans des delphinariums,
puisqu’il s’agit d’un milieu moins stable que le milieu marin, et qu’on
aurait pu supposer que le baiji aurait mieux supporté la captivité que ses
cousins du grand large. Mais la culture du delphinarium ne s’est sans doute
pas assez vite développée en Asie, et les rares tentatives en ce sens,
survenues ces deux dernières décennies, soit bien trop tard, ont toutes
tourné court en quelques années.

Tout ce que l’on peut espérer
à présent, c’est que d’éventuels tissus conservés dans le froid de cet
animal permette un jour de le ressusciter, sans qu’il soit pour cela
nécessaire de faire appel à des chimères biologiques telles que celles qu’on
s’efforce de faire pour le
mammouth. D’autant que contrairement au
mammouth qui est très proche de l’éléphant indien, le baiji n’a pas de
proche parent vivant, qui puisse servir de réceptacle évident à son génome.
Et il ne faudra pas non plus compter sur le
marsouin de Cuvier (Neophocaena
phocaenoides) pour cela, cet animal appartenant à une famille distincte
(phocénidés) et des baijis, et des dauphins (delphinidés). Sans compter que
les jours de ce marsouin sont également comptés, sa population ayant chuté
pratiquement aussi vite que celle du baiji.
Le dauphin de Chine est le
premier grand mammifère à s’éteindre depuis une cinquantaine d’années. Qui
sera le prochain de la liste ? Entre les autres cétacés d’eau douce (ou même
marins), les rhinocéros (en particulier celui de Sumatra), le kouprey (un
bœuf cambodgien), ou, plus près de nous, le phoque moine de la Méditerranée
ou le lynx ibérique, ce ne sont pas les raisons de broyer du noir qui
manquent.
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