 L'approche du nouveau
millénaire est un bon prétexte pour dresser un bilan global, et inviter l'humanité à
se contempler dans le miroir de ses actions passées. Mais si nous pouvons être fiers de
bon nombre de nos réalisations, nous avons aussi considérablement perturbé les
équilibres biologiques.
A ce jour, les taxonomistes ont identifié quelque 1,4 million d'espèces animales et
végétales, dont bon nombre restent à décrire et à répertorier. Mais d'après les
estimations, la Terre ne compterait pas moins de 10 à 15 millions d'espèces, dont 80 à
90 % nous sont encore inconnues et dont beaucoup habitent dans les grands fonds marins. Et
du fait de la déforestation, rien qu'en Amazonie, 2.000 à 3.000 espèces qui n'ont
encore jamais été cataloguées sont d'ores et déjà vouées à l'extinction. Or, sur
les 3.000 plantes identifiées comme ayant des propriétés anticancéreuses par
l'Institut américain du cancer, 70 % proviendraient précisément des forêts tropicales,
lesquelles disparaissent au rythme de 17 millions d'hectares par an en raison de
l'activité humaine. D'autres habitats - l'océan, les montagnes, le littoral, etc. -
souffrent également d'atteintes irréversibles qui entraînent une réduction permanente
de la biodiversité.
C'est pour élaborer un instrument d'intervention globale en faveur de la biodiversité
qu'un groupe de travail créé par le Programme des Nations Unies pour l'environnement a
rédigé le projet de Convention sur la diversité biologique, qui a été ouvert pour
signature le 5 juin 1992, dans le cadre de la Conférence des Nations Unies sur
l'environnement et le développement (le "Sommet de la Terre" de Rio). Un an
plus tard, ce texte avait déjà été paraphé par 168 signatures. Il est entré
statutairement en vigueur le 29 décembre 1993, 90 jours après la 30e ratification.
Effets du changement climatique sur la biodiversité
"Après la Conférence de Rio",
déclare Pierre Lasserre, Directeur de la Division des sciences écologiques à l'UNESCO,
"nous avons compris que le changement climatique a des effets planétaires que nous
ne pouvons décrire, alors que les actions ponctuelles de l'homme ont des répercussions
spectaculaires sur les espèces et les écosystèmes, dont la plus évidente est
l'extinction des espèces. La disparition est un phénomène naturel, mais elle s'étend
normalement sur des centaines de millions d'années. La différence entre cette évolution
imperceptible et ce qui se passe maintenant, c'est que l'homme, en modifiant les
éléments, exerce une influence directe sur les biosystèmes".
C'est là, explique Pierre Lasserre, l'une des raisons d'être du programme Diversitas -
programme international des sciences de la biodiversité créé en 1991, avec l'appui de
l'Union internationale des sciences biologiques (UISB), du Comité scientifique sur les
problèmes de l'environnement (SCOPE), de l'UNESCO, du CIUS, de Global Change et de
Terrestrial Eco-Systems (IGBP/GCTE). Selon lui, pour comprendre comment fonctionnent les
écosystèmes, et pour sauver la diversité globale, "il faut disposer d'un
observatoire, de cerveaux, de techniciens et d'argent". Diversitas constitue une
plate-forme de réflexion sur ces objectifs dans le cadre d'un programme de recherche
coordonné.
La multiplicité des espèces est-elle un luxe ?
"Quand on observe des espèces
apparemment très proches", indique Pierre Lasserre, "on a l'impression d'un
gaspillage des forces de la nature. Il existe une surabondance de solutions, et les
différences entre certaines espèces sont souvent marginales. Malgré tout, il existe un
fil conducteur génétique en dépit de toutes ces variations. Ainsi, le concombre de mer
est l'un de nos lointains ancêtres avec son amorce de colonne vertébrale, une bouche, un
estomac et un anus. C'est de lui que descendent les vertébrés qui sont les ancêtres des
mammifères et donc de l'homme".
Face à la multiplicité des espèces, on pourrait se dire qu'il n'est pas si grave d'en
voir disparaître quelques-unes. Mais, précise Pierre Lasserre, "il y a une
différence entre ce que j'appellerais les espèces clés et les autres. Si une espèce
clé de la chaîne alimentaire disparaît, c'est toutes les autres qui sont
affectées". Or, les espèces clés sont souvent tout aussi vulnérables que les
autres. Et quand on sait qu'au moins 80 % du patrimoine biogénétique de notre planète
reste à découvrir, qui peut dire quel potentiel génétique nous sommes en train de
détruire ?
Ce n'est que tout récemment que les vaisseaux d'exploration abyssale d'IFREMER en France
et de l'Institut océanographique Woods Hole ont révélé l'existence de formes de vie
marines entièrement originales qui survivent avec très peu de nourriture et sans
lumière en supportant les formidables pressions de l'élément liquide à des milliers de
mètres de profondeur. Ces formes de vie prospèrent ainsi autour des crevasses
hydrothermiques qui libèrent des gaz à 380°. Imprégnées d'arsenic et de
radioactivité, des bactéries thermophiles tirant leur énergie chimique de l'oxydation
de dérivés sulfureux vivent là en symbiose avec des vers géants (holothermies). Ces
bactéries pourraient représenter un pactole annuel de l'ordre de 3 milliards de dollars
si l'on parvient à exploiter leur potentiel pour l'élimination des déchets, le
conditionnement des aliments, le traitement des hydrocarbures, la fabrication du papier et
diverses applications minières et pharmaceutiques. Or, nous aurions fort bien pu les
détruire sans même nous en rendre compte.
L'homme et la biosphère
Tout le problème du développement durable
consiste à réconcilier le progrès économique, la satisfaction des besoins de la
population et la défense de l'environnement. Le Programme sur l'Homme et la biosphère
(MAB) de l'UNESCO vise précisément à concilier les exigences de la préservation de
l'environnement et du développement des ressources naturelles des écosystèmes
terrestres et côtiers. Le programme MAB apporte un appui technique à la Convention sur
la diversité biologique et effectue avec Diversitas un travail de recherche et de
contrôle de la diversité biologique sur les régions terrestres et côtières, notamment
dans le sol et dans les sédiments marins et aquatiques.
Les recherches du programme MAB s'effectuent pour l'essentiel dans les Réserves de
biosphère, sites ayant pour vocation de préserver les paysages naturels, les
écosystèmes, les espèces et la variation génétique. Chaque réserve s'efforce
également de promouvoir un développement économique qui soit culturellement,
socialement et écologiquement durable, tout en apportant un soutien logistique à la
recherche, au contrôle, à l'éducation et à l'échange d'information. Le réseau
mondial des Réserves de biosphère compte plus de 300 sites qui recouvrent la grande
majorité des zones climatiques, des écosystèmes et des conditions socio-économiques.
Biotechnologie et biodiversité
Depuis peu, on fait appel au génie
génétique pour modifier des organismes tels que les semences ou les bactéries par des
"greffes" de gènes, provenant parfois d'espèces très différentes et qui ne
seraient normalement pas susceptibles d'hybridation. Cela consiste par exemple à
incorporer au génome d'une plante une toxine pesticide provenant d'une bactérie du sol
afin de repousser les insectes parasites. Certains chercheurs craignent que ces organismes
génétiquement modifiés (OMG), une fois libérés dans la nature, aient des effets
imprévisibles sur la biodiversité. Ils pourraient exercer sur des espèces menacées
(par exemple certains parasites) une pression très forte susceptible d'enclencher un
processus d'évolution aboutissant à des espèces nouvelles bien plus résistantes. Ils
pourraient aussi entraîner la disparition de ces parasites ce qui ferait peser une menace
sur leurs prédateurs comme les oiseaux ou les guêpes, lesquels pourraient eux-mêmes
devenir des mutants à l'évolution imprévisible.
Source : http://www.unesco.org/bpi/science/vf/content/press/franco/11.htm
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