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Par Elisabeth Gordon. L'Hebdo,
www.hebdo.ch le 30 juin 2005.
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Chez les fourmis de feu, à en croire des
chercheurs lausannois, les mâles ont recours au clonage pour produire des
fils à leur image. Un phénomène unique dans le monde vivant.
Extraordinaires, les fourmis le sont décidemment à plus d’un titre. Non
seulement par leur organisation sociale, sophistiquée et d’une incroyable
efficacité, mais aussi par les moyens qu’elles utilisent pour procréer.
Reproduction sexuée, ou asexuée, les reines usent de tous les subterfuges,
on le savait, pour transmettre au mieux leurs gènes à leur descendance. Mais
que les mâles s’y mettent aussi, qu’ils détournent les règles de l’hérédité
à leur propre fin, cela ne s’était jamais vu, de mémoire d’entomologiste.
Pourtant, c’est ainsi que procède le sexe fort chez certaines fourmis de
feu: les mâles ont recours au clonage pour donner naissance à des fils, qui
sont leurs copies – génétiquement – conformes. Une grande première dans le
monde animal. On pourrait même croire à une boutade, si la nouvelle n’avait
pas été publiée dans la très sérieuse revue Nature du 30 juin, sous la plume
de Laurent Keller, directeur du Département d’écologie et évolution de
l’Université de Lausanne (UNIL), un expert en la matière. Des fourmis
originales Les petites fourmis de feu Wasmannia auropunctata dérogent
singulièrement à la règle. Car la plupart des espèces de fourmis se
reproduisent de manière classique, par voie sexuée. A la saison des amours,
la jeune reine quitte le nid qui l’a vu naître pour s’accoupler avec un – ou
plusieurs – partenaire(s), dont elle conserve précieusement la semence dans
une glande particulière, la spermathèque. Tout au long de sa vie, elle
puisera dans cette réserve pour fertiliser ses œufs et produire ses filles.
Demi-portions Car les mâles eux, sont issus d’œufs non fécondés. Autant dire
que, génétiquement parlant, ce sont des demi-portions: ils héritent d’un
seul jeu de chromosomes provenant de leur mère, et n’ont pas de père. Quant
à leur rôle dans la colonie, il est très limité. Aussitôt leur devoir
d’accouplement accompli, ils meurent de mort naturelle, quand ce n’est pas
sous les coups de mandibules de leur partenaire. Dans ce paysage, les
fourmis de feu apparaissent donc comme des originales. Certes, les
reproducteurs des deux sexes s’accouplent bel et bien, comme le veut l’usage
– à ceci près que les ébats se font au sol, et non en vol. Mais après, ils
s’écartent complètement de la norme.
En fait, c’est tout à fait par hasard que les biologistes de l’UNIL et leurs
collègues français ont découvert leurs manigances. Comme de très nombreux
entomologistes, ils s’intéressaient de près à ces petites bestioles rouges,
originaires d’Amérique du sud et du centre, et qui ont été introduites
involontairement par l’homme dans de nombreuses autres régions du globe où
elles se conduisent en véritables pestes. Ces «fourmis urticantes» – comme
on les nomme en raison de leurs piqûres douloureuses – éliminent de nombreux
invertébrés locaux, modifient les écosystèmes et deviennent un fléau pour
les cultures. «Nous voulions donc retracer leur parcours», explique Laurent
Keller. Les chercheurs ont collecté des fourmis dans une trentaine de
colonies de Wasmannia auropunctata en Guyane française, et ont soumis les
individus à des tests génétiques, histoire de savoir «qui était le
descendant de qui». Et là, surprise! Les mères et leurs filles ouvrières
avaient des patrimoines héréditaires très différents alors que toutes les
reines étaient au contraire génétiquement identiques.
Tout bénéfice Pour ce qui est des reines, l’explication tombait sous le
sens. Si les reproductrices ont toutes le même génome, c’est qu’à
l’intérieur de leur caste, elles se reproduisent par clonage. Elles
utilisent – tout à fait naturellement – une méthode similaire à celle qui a
présidé à la naissance de la fameuse brebis Dolly. Ce mode de reproduction
est rare chez les femelles du monde animal, mais il n’est pas réellement
exceptionnel: on connaît quelques espèces d’insectes, d’amphibiens ou de
poissons qui procèdent ainsi.
Pour les génitrices, c’est tout bénéfice. En créant de futures reines à leur
image, elles s’affranchissent du «double coût de la sexualité», pour
reprendre une célèbre expression du biologiste britannique John Maynard
Smith. La production d’œufs fécondés n’est en effet pas payante pour la mère
qui ne peut transmettre à ses descendants que la moitié de ses gènes; sans
compter qu’elle investit d’une bonne part de son énergie reproductrice à
engendrer des mâles, qui ne servent – presque – à rien dans la vie de la
fourmilière.
La situation s’est corsée lorsque les chercheurs ont soumis les ouvrières à
des tests de paternité. A leur grande stupéfaction, ils ont constaté
qu’elles possédaient toutes les mêmes gènes paternels. Comme si elles
avaient toutes le même père! Fallait-il en déduire qu’un seul mâle,
particulièrement malin et prolifique, avait réussi à s’accoupler avec toutes
les reines issues des fourmilières alentours? «Même si les nids sont proches
les uns des autres, cela paraissait tout à fait impossible», souligne
Laurent Keller. Mais alors? La seule solution envisageable, pour le
chercheur, était d’admettre que les mâles, eux aussi, avaient recours au
clonage. Ils créent des fils qui sont leurs vrais jumeaux.
La revanche Que la reine, qui produit ses œufs, puisse les «manipuler» au
passage en introduisant son propre patrimoine génétique dans leur noyau, on
peut encore l’admettre. Mais les mâles, comment peuvent-ils bien s’y
prendre? «Un de leurs spermatozoïdes conservé dans la spermathèque de la
reine parvient à s’introduire dans le noyau de l’œuf et là, il élimine le
génome maternel dont il prend la place», répond le professeur de l’UNIL. Une
belle usurpation d’identité génétique; post-mortem de surcroît. Une manière,
pour les mâles, de dire à leur partenaire: «Vous voulez transmettre
l’intégralité du génome à vos filles, les futures reines? Qu’à cela ne
tienne, nous allons faire la même chose avec nos fils!».
Une belle revanche. Car au cours de l’évolution, ce sont les reines qui, les
premières, ont utilisé le clonage pour créer des princesses à leur image. Du
coup, les mâles se sont retrouvés privés d’une bonne part de leur succès
reproductif: ils ne pouvaient transmettre leurs gènes qu’aux ouvrières qui,
elles, sont issues de la reproduction sexuée. Mais comme celles-ci sont
stériles, cela ne servait pas à grand-chose et les mâles se retrouvaient
dindons de la farce.
En guise de réponse du berger à la bergère, ils ont donc réagi en
monopolisant la production des fils. Ce double clonage n’est toutefois pas
sans conséquence: il supprime tout brassage génétique entre les mâles et les
reines. «Tout se passe comme s’ils appartenaient à deux espèces distinctes»,
précise Laurent Keller. Mais pour les mâles, qu’importe: dans la lutte des
sexes version entomologique, ils se retrouvent finalement à égalité avec
leurs partenaires. |