Massacre à la tronçonneuse en Asie du Sud L'exploitation sauvage des forêts tropicales entraîne leur disparition accélérée. Par Arnaud DUBUS
En Indonésie, la majorité des arbres coupés alimente le secteur de la fabrication de meubles, une industrie florissante et vorace.
C'était une très belle forêt. Une forêt primaire comme il en reste peu au Cambodge avec des arbres de plus d'un mètre de diamètre. Tout a été coupé pour laisser place à une plantation d'hévéas.» La voix de cet expert forestier basé à Phnom Penh trahit la colère. Cela s'est passé l'an dernier, quand le gouvernement cambodgien a décidé d'allouer une portion de 6 000 hectares d'une concession forestière de la province de Kompong Thom, au centre du pays, à un exploitant forestier. «Le concessionnaire a rasé la forêt. On a dit aux villageois qu'ils n'auraient désormais plus besoin de prélever de quoi vivre dans la forêt, mais qu'ils pourraient travailler dans la plantation. En fait, ils ont perdu leurs terres et n'ont rien obtenu», poursuit l'expert qui préfère garder l'anonymat.
Un exemple parmi des centaines d'autres de la tragédie silencieuse à l'oeuvre dans les pays d'Asie du Sud-Est : la disparition accélérée de ce qui constitue, avec l'Amazonie, l'une des dernières zones de forêt tropicale de la planète. Avec son impact sur la vie quotidienne des villageois et sur l'environnement : inondations, effondrements de terrains, envasement des lacs...
Déroute animale. Un pays comme l'Indonésie, qui abrite la plus riche forêt tropicale du monde, voit 2 millions d'hectares disparaître chaque année. «Depuis la chute du régime de l'ex-président Suharto, les choses n'ont fait qu'empirer. Les conflits sociaux entre villageois et exploitants forestiers ont ressurgi à cause du manque de clarté du statut foncier. La principale victime en est la forêt», constate Togu Manurung, de l'organisation Forest Watch Indonesia. Dans certaines régions de Java Est, la disparition de la forêt a amené certaines espèces d'araignées venimeuses à s'aventurer dans les villages au grand désarroi des résidents. Le plus souvent, les espèces animales pâtissent directement de la destruction de leur milieu naturel : Orans-outans et éléphants doivent être rassemblés dans des réserves, tigres et rhinocéros sont gravement menacés d'extinction. A qui la faute ? Il n'y a pas de réponse facile. L'exploitation forestière n'est pas négative en soi pour autant qu'elle soit menée de façon équilibrée en permettant une régénération. Mais si l'on tente de démêler les responsabilités derrière les multiples abus, on s'aventure dans une jungle épaisse où des officiels gouvernementaux côtoient des entrepreneurs sans scrupule et des militaires véreux. Une jungle dont la seule loi est l'appât du gain et la corruption la base de la majorité des relations.
Coupes illégales. Au Cambodge, ce sont souvent les sociétés ayant obtenu légalement des concessions forestières qui mènent les plus graves coupes illégales de bois. «Une pratique habituelle des concessionnaires est de préserver leur forêt et de faire couper par des sous-traitants tout ce qui se trouve autour, de manière à avoir un maximum d'arbres à couper dans le futur», explique un expert.
Même les réserves forestières du Cambodge, supposées protégées, ne sont pas à l'abri des tronçonneuses. Là, ce sont surtout les militaires qui oeuvrent, dans des régions qui étaient jusqu'à récemment difficiles d'accès du fait de la guerre civile, comme l'ancien fief khmer rouge d'Anlong Veng. «Ils coupent tout ce qu'ils ont envie de couper», relève un travailleur humanitaire qui a visité récemment la région. La frontière birmano-thaïlandaise, autre région riche en bois précieux, avait connu le même sort quelques années auparavant quand un ancien chef de l'armée thaïlandaise «s'était fait offrir l'ensemble de la zone frontière comme une gigantesque concession forestière en tirant littéralement le tapis sous les pieds des minorités ethniques», selon les termes d'un spécialiste des affaires birmanes.
Industrie vorace. Le Cambodge, qui ne dispose pas d'une industrie du meuble, exporte des planches de contreplaqué vers des pays d'Asie, surtout la Chine et la Corée du Sud. Mais en Indonésie la majorité des arbres coupés alimente l'énorme secteur de la fabrication de meubles traditionnellement orienté vers le marché domestique. Cette industrie étant aussi vorace que florissante, un déséquilibre s'est créé entre le bois légalement disponible et celui que doivent engloutir les scieries pour continuer à fonctionner. «C'est l'une des racines du problème : la demande impérieuse de l'industrie du meuble. Le déficit est de 40 à 50 millions de mètres cubes de bois par an», estime Togu Manurung. Ce déficit pousse au développement des coupes illégales de bois qui fournissent actuellement 65 % du bois coupé dans l'archipel. Ces dernières années, les exportations de meubles indonésiens en ramin (espèce locale) et en acajou ont rapidement augmenté du fait de la différence des prix entre le marché local et le marché international : elles ont doublé en valeur entre 1997 et 2001 pour atteindre un milliard d'euros. L'Europe occidentale, où les meubles «made in Indonesia» connaissent une vogue sans précédent, constitue le plus gros marché. |