La Journée mondiale de la biodiversité du 22 mai 2001 est consacrée
aux espèces invasives, qui, en colonisant de nouveaux territoires, compromettent
l'équilibre de nombreux écosystèmes. L'impact écologique et économique de ces
"aliens" se chiffre en centaines de milliards de
dollarsLE
MONDE du 22.05.2001
Homo Sapiens est sans conteste l'espèce
la plus envahissante de la planète. Mais elle entraîne dans son sillage, volontairement
ou non, nombre d'organismes qui, à leur tour, colonisent de nouveaux milieux, entrent en
compétition avec les autochtones, au point parfois de les supplanter et de mettre en
péril l'équilibre de ces écosystèmes. Ces "invasions biologiques" sont au
cour s de la Journée mondiale de la biodiversité, organisée mardi 22 mai. L'Union
mondiale pour la nature (IUCN), qui en est un des promoteurs, souhaite attirer ainsi
l'attention du grand public et des "décideurs" sur un phénomène aux
conséquences écologiques - mais aussi économiques - considérables.
A vrai dire, le problème est aussi
ancien que l'humanité: les premiers Asiatiques à passer le détroit de Béring pour
prendre pied en Amérique étaient accompagnés de chiens, et les Polynésiens ont
emporté sur leurs nouveaux territoires du Pacifique environ une trentaine de végétaux.
Les guerres et colonisations ont accentué ce processus: les Conquistadors ont eu pour
alliés les germes de la rougeole et de la variole, qui ont tué des millions
d'Amérindiens. Du fait de leurs nombreuses campagnes, les militaires ont toujours été
de grands pourvoyeurs, souvent involontaires, d'aliens: le serpent arboricole brun,
originaire de Papouasie-Nouvelle-Guinée, en est un exemple. Enroulé dans le logement du
train d'atterrissage des avions, il a envahi Guam à la faveur de la seconde guerre
mondiale et menace aujourd'hui, grâce à un nouveau voyage incognito, les lézards et
oiseaux d'Hawaï.
LE DANGER D'EXTINCTION
La nouveauté, au cours du siècle qui
vient de s'achever, souligne Jeffrey McNeely, directeur scientifique de l'IUCN et auteur
d'un ouvrage intitulé Le Grand Brassage, c'est l'incroyable intensification du commerce
mondial - le montant des échanges a été multiplié par 17 entre 1965 et 1990 - et avec
elle l'accroissement de la circulation des organismes vivants, à des fins commerciales ou
par le biais du tourisme. Les espèces invasives ne mettent pas toujours en péril la
biodiversité. La faune de Grande-Bretagne n'a jamais été aussi variée depuis le
néolithique. Elle s'est enrichie de 21 espèces de mammifères, sur les 49 actuellement
dénombrées. Après l'introduction d'un poisson censé détruire les larves de
moustiques, le lac Nakuru (Kenya), qui n'abritait que des flamants roses, deux espèces
d'algues et quelques invertébrés, accueille désormais une trentaine d'espèces
d'oiseaux pêcheurs.
Cependant, "des preuves accablantes
montrent l'effet profondément négatif des introductions sur les autres espèces et la
biodiversité, tant sur un plan local que global", note Jeffrey McNeely dans le
rapport de l'IUCN.
Il ne faut pas se tromper de perspective:
si de nombreuses îles présentent une plus grande diversité qu'à l'origine-en
Nouvelle-Zélande, par exemple, il y a presque autant de végétaux invasifs (1570) que de
plantes indigènes (1790)-les nouveaux venus ont concouru à la disparition d'espèces
endémiques. Si bien que globalement "l'unique a été remplacé par le commun".
Actuellement, 20% des espèces de vertébrés en danger d'extinction sont menacées par
des aliens.
ENVASEMENT ET DÉFORESTATION
Les introductions d'espèces ont aussi
des conséquences économiques énormes (politiques de contrôle, utilisation accrue de
pesticides, pollutions afférentes). Les moules zébrées, qui envahissent les
canalisations des installations
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industrielles
des zones tempérées, auraient coûté entre 750 millions et 1 milliard de dollars aux
Etats-Unis et en Europe, entre 1989 et 2000. Le budget annuel des herbicides utilisés
entre 1983 et 1992 en Grande-Bretagne pour détruire une douzaine d'espèces de plantes
nuisibles s'élève à 344 millions de dollars. La destruction des lapins coûte 373
millions de dollars par an à l'Australie. Ces "externalités", comme les
désignent les économistes, sont le plus souvent à la charge du contribuable. Les voies de dissémination sont diverses, souvent
fortuites. Une étude du Bureau d'évaluation technologique (OTA) du Congrès américain
avait montré en 1993que, sur les 4500 espèces exotiques recensées aux Etats-Unis, 20%
avaient causé de sérieux dégâts économiques et écologiques, et parmi elles 81% de
celles détectées entre 1980 et 1993 avaient été importées inintentionnellement. Comme
le moustique tigre asiatique, transporté dans des pneus usagés, et la moule zébrée,
introduite dans les Grands Lacs d'Amérique du Nord par l'eau de ballast des navires.
On estime à 3000 le nombre d'espèces
transportées chaque jour autour du monde dans ces réservoirs, susceptibles à tout
moment d'être relarguées dans l'environnement. Les exemples foisonnent: étoile de mer
japonaise menaçant l'industrie conchylicole australienne, crabe japonais désormais
commun sur les côtes nord-atlantiques américaines, méduse américaine Mnemiopsis
leidyi, responsable de la quasi-disparition de la pêche aux anchois en mer Noire et en
mer d'Azov.
Mais les introductions délibérées
contribuent pour une large part aux dégradations causées par les aliens. La perche du
Nil (Lates niloticus), importée dans le lac Victoria pour des raisons économiques,
rapporte 400 millions de dollars par an à l'exportation. Mais elle a causé la
disparition de douzaines d'espèces de poissons endémiques et son fumage a entraîné la
déforestation des alentours du lac. Déforestation qui à son tour se traduit par
l'envasement et l'eutrophisation des eaux, compromettant à terme la productivité du
lac-par ailleurs infesté par un autre alien, la jacinthe d'eau.
LA STRATÉGIE DE LA PRÉVENTION
Les solutions à ces problèmes ne sont
jamais simples, rappelle Jeffrey McNeely. Pour se débarrasser d'un ravageur
(Choristoneura fumiferana) des forêts de l'ouest du Canada, on a abondamment utilisé le
Matacil, un insecticide, dont l'un des composants, un solvant inerte, a causé le déclin
des stocks de saumon dans la rivière Restigouche. Supprimer un alien peut aussi mettre en
péril des espèces endémiques, comme certains reptiles et amphibiens qui, sitôt privés
de l'abri d'ajoncs introduits à Sri Lanka il y a cent cinquante ans, ont été dévorés
par les corbeaux.
Pourtant, souligne Jeffrey McNeely,
"l'efficacité des politiques de contrôle a été démontrée par les études
coûts-bénéfices, et il est prouvé que la prévention est la meilleure
stratégie". La Convention pour la biodiversité, adoptée à Rio en 1992, prévoit
bien dans son article8-h que les pays signataires devront "empêcher l'introduction,
contrôler ou éradiquer les espèces étrangères qui menacent les écosystèmes, les
habitats ou les espèces". Mais dans les faits, regrette le chercheur, la politique
de contrôle des espèces se heurte à l'orthodoxie du commerce international, qui prône
la liberté des échanges.
La prise de conscience est donc urgente
de la part des pouvoirs publics. Ainsi des agences internationales pour le développement,
"qui bien souvent semblent préférer, regrette le rapport de l'IUCN, introduire des
espèces étrangères -provenant bien souvent du pays qui finance le programme
d'assistance-plutôt que de promouvoir les espèces indigènes". La FAO et d'autres
agences des Nations unies le font pourtant pour un grand nombre de plantes, arbres et
légumes, connues pour leur capacité d'invasion dans plusieurs pays.
Hervé Morin
"Il devient indispensable que l'humanité
formule un nouveau mode de penser si elle veut survivre et atteindre un plan plus
élevé." Albert Einstein. |
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