 Gilles-Eric SERALINI, professeur des Universités en Biologie Moléculaire, membre de la Commission du Génie Biomoléculaire, membre du Comité provisoire de Biovigilance
Caen, le 26 mai 1999 CONTRIBUTION PERSONNELLE AU RAPPORT ANNUEL 1998 DE LA CGB
Préambule
Le but de bon nombre de scientifiques est de continuer à faire évoluer la réglementation et les contrôles des OGM, afin de les adapter au rythme soutenu du développement des biotechnologies. Quasiment toutes les plantes d'intérêt agroalimentaire ont leur variété transgénique en essai ou en commercialisation de par le monde. Les microorganismes, les poissons, les arbres et les animaux de ferme transgéniques étant aussi réalisés, c'est le marché mondial de l'alimentation et de l'agriculture, mais aussi des médicaments, qui se trouve concerné. En corollaire, la prise de brevets sur le vivant explique une précipitation certaine des importations, ou des cultures autorisées, avant la loi sur l'étiquetage, par exemple.
Je suis de ceux qui pensent que les contrôles actuels sont très insuffisants pour prévenir sérieusement les risques environnementaux et de santé publique. Puisqu'il est admis par tous que le risque zéro n'existe pas, il est d'autant plus important de cerner les risques par des études de toxicité à long terme avant la mise sur le marché, et par l'identification précise d'une filière OGM, afin de pouvoir retirer des lots en cas d'effets indésirables sur la santé. Il apparaît impossible de penser qu'une technique aussi puissante, pouvant altérer de manière imprévisible le fonctionnement des gènes de l'organisme receveur, ne recèle jamais aucun risque grave.
Au contraire des aliments traditionnels, nous n'avons pas de recul dans l'utilisation des OGM en alimentation industrielle, et leur dissémination sur des dizaines de millions d'hectares de la planète, couplée à la puissance de diffusion du marché international, s'accomplit à une vitesse inégalée dans l'histoire de la transformation permanente de l'agriculture. A cause de la prédominance fort discutable d'un principe d'équivalence en substance, les OGM ne sont, en règle générale, pas du tout évalués quant à leur toxicité chronique potentielle, dont le bien fondé divise les scientifiques. Quelles expériences commander avant de juger un OGM ou ses produits dérivés bons pour les rayons de supermarchés ? Faut-il avoir une vision minimaliste, c'est-à-dire se contenter d'une équivalence en substance, sous prétexte que les gènes ont toujours été mélangés, et l'alimentation toujours manipulée dans l'histoire, ou faut-il procéder rigoureusement en laboratoire comme pour l'évaluation des médicaments ? Peut-on se priver au moins momentanément d'un développement technique, peut-être profitable à une certaine agriculture industrielle, le temps de faire tous ces contrôles ?
En effet, les OGM d'aujourd'hui ont intégré artificiellement des séquences de gènes de résistance à des antibiotiques, ou de gènes de virus, parce que l'utilisation de ces techniques est plus facile et plus rapide au laboratoire. Les résidus technologiques de ce type dans la plante modifiée sont inutiles au niveau agronomique, et dépassés sur le plan scientifique. Peut-on se passer de l'évaluation de leur toxicité sur la santé, sous prétexte, comme le disent certains, que ces séquences sont déjà présentes quelque part dans l'environnement ? Fonce-t-on dans un brouillard dont on estime mal la densité, sous prétexte que quelqu'un dans le bus a une bonne raison d'être pressé ? Où s'arrête l'évaluation scientifique pour ne pas retarder ou peser sur les intérêts d'un industriel, ne pas différer l'essai en serre avec un végétal qui doit être planté librement au printemps ? Je préfère toujours la précaution, l'avantage général, à l'intérêt particulier, surtout dans un contexte où l'OGM n'offre aucun avantage à l'utilisateur final, qu'est le consommateur. De plus, l'OGM s'impose sans identification claire.
La thérapie génique par des OGM microbiens ou cellulaires est réservée à une infime minorité de patients consentants, elle est encore à l'expérimentation, et rigoureusement encadrée sur le plan médical. Elle est donc loin de poser avec la même ampleur les problèmes rencontrés dans l'alimentation modifiée, destinée à des consommateurs non informés et souvent non consentants de tous les âges, et dans divers états physiologiques et pathologiques.
Il est clair que la plupart des OGM agricoles d'aujourd'hui sont des brouillons du point de vue de la génétique moléculaire, mal faits, construits comme nous l'avons indiqué avec des gènes marqueurs agronomiquement inutiles, et parfois porteurs en plus de séquences non géniques dites de vecteurs d'ADN. Ainsi le premier maïs transgénique commercialisé en France est un exemple frappant : il relève d'une technologie dépassée. Ensuite, il a été mal évalué : il s'agit d'une plante conçue pour avoir des propriétés d'insecticide, et il n'a pas été testé selon les procédures appliquées à un insecticide courant. Enfin, il est mal suivi dans la chaîne alimentaire, donc ses produits sont mal ou pas étiquetés dans le commerce, malgré un loi récente. Il est, pour moi chercheur en biologie moléculaire, le plus mauvais service qui ait été rendu aux OGM. Je dis, notamment pour ces raisons, que la phase qui a précédé la mise sur le marché de ce maïs a été conçue avec beaucoup moins de rigueur conceptuelle et pratique que celle exigée pour une recherche de laboratoire, que son évaluation critique s'est située très en deçà de ce que requiert une publication scientifique courante. Je souhaite continuer les évaluations sans manque de rigueur. Car ce phénomène est excessivement grave, le sujet ayant plus d'impact sur la population qu'une publication de plus. Il convient de préciser que les auteurs scientifiques ne choisissent d'ailleurs pas leurs expert-évaluateurs, au contraire de la pratique des industriels pétitionnaires. Ceux-ci indiquent un critique extérieur parmi trois personnes proposées par le secrétariat de la CGB, cette personne est ensuite la seule à être rémunérée pour cela, et les membres de la CGB ne sont pas consultés sur ce choix.
Un jour, les présidents et membres de commissions devront répondre publiquement de la qualité scientifique des dossiers pour lesquels ils donnent un avis favorable de dissémination. Si l'on diffusait sur Internet des évaluations de toxicologie des OGM qui ont donné lieu à des avis pour commercialisation en Europe, la communauté scientifique aurait des sourires aigres face aux trois vaches ou aux dix rats traités pour lesquels on nous présente des expérimentations incomplètes et à court terme. Tout cela doit évoluer, vite, fort, et bien, et pour le permettre vraiment, je crois qu'il faut un moratoire général à la commercialisation ; ce sera là le vrai progrès, surtout s'il est soumis à un avis des citoyens. Car de nos jours, nous ne pouvons plus croire que tout développement technique constitue mécaniquement un progrès pour l'humanité.
REMARQUES DETAILLEES ET PROPOSITIONS
Fonctionnement général
(1) En 1998, les remboursements de déplacements des membres de la CGB ont tardé plusieurs mois. L'association qui remboursait ces frais datait du fonctionnement présidé par A. Kahn. Aujourd'hui, cela est un peu amélioré. Cependant, ces avances mensuelles de frais faites par les membres non parisiens de la CGB, ajoutées à l'absence de décharge de service d'enseignement à l'Université (lorsque l'expert a une charge d'enseignement, d'administration, et de recherche par ailleurs), constituent des difficultés. L'expertise sérieuse, la plus complète possible, et contradictoire des nombreux dossiers de la CGB, et les réunions, peuvent occuper plusieurs centaines d'heures par an. Cela ajouté aux charges précitées qui ne s'allègent pas, favorise les membres de la CGB pour lesquels le développement des OGM fait partie de leur métier. Je propose donc de décharger au moins partiellement les enseignants-chercheurs de leur service d'enseignement universitaire, lorsqu'ils sont nommés à une commission gouvernementale de ce type.
(2) En 1998, il est arrivé plusieurs fois que l'on reçoive les dossiers à expertiser quelques jours seulement avant la date de la réunion. Aujourd'hui, cela est amélioré et le temps de lecture porté sur notre demande à deux ou trois semaines en général. C'est toujours peu pour une expertise de la bibliographie, par exemple, de lourds dossiers de plusieurs centaines de pages en partie C, avant commercialisation. Cela ne favorise pas non plus une expertise indépendante contradictoire, même si c'est la réglementation des OGM et non le secrétariat de la commission qui est responsable de ces délais trop courts.
(3) L'organisation de la réunion conjointe CGG-CGB sur les gènes marqueurs de résistance aux antibiotiques n'a pas été satisfaisante. Lorsque le Secrétariat de la CGB m'a averti que j'avais été nommé dans le Comité de Pilotage avec M. COURVALIN, les présidents des commissions respectives, M. ZALTA et M. FELLOUS, avaient déjà convenu d'une date pour la réunion finale et d'une première liste d'intervenants. M. COURVALIN et moi-même nous sommes alors retirés de ce comité. Il n'était pas possible d'envisager sereinement dans ces conditions une réunion contradictoire sans pouvoir vérifier la disponibilité d'experts que nous connaissions, dont nous aurions établi la liste au préalable tous ensemble au Comité de Pilotage. La façon de faire a été pour le moins forcée. Il n'était pas envisageable non plus à mon sens d'isoler le point de vue de M. COURVALIN, qui se trouve de fait majoritaire dans la communauté scientifique internationale de la spécialité. Les conclusions d'une telle réunion ne peuvent donc être que partielles voire partiales.
(4) La qualité scientifique des dossiers en parties B et C des OGM agricoles est en général très pauvre. Il n'y a en général peu ou pas de lisibilité des
figures de biologie moléculaire, de nombreuses erreurs dans les Southern blots, pas de discussion fouillée en partie B (et très peu en partie C) de la bibliographie toxicologique récente ou adéquate, pas de séquençage des gènes après insertions dans les plantes, pas d'expérimentation sérieuse pour évaluer la toxicité possible, surtout chronique, des OGM. Le principe d'équivalence en substance est prépondérant, ce n'est pas un principe scientifique sérieux à mon avis, seulement une indication intéressante, et forcément incomplète. Les membres de la CGB n'ont pas, sauf exception, dans les dossiers en partie B, les localisations des parcelles plantées en OGM, ni la description de leur environnement pour évaluation (falaise ou vallée, sens du vent, identification des autres cultures à proximité, présence de rivières, de ruches, etc.). La toxicité potentielle du pollen transgénique des cultures expérimentales sur abeilles, sur papillons, sur la faune dite " non cible " en général, ou l'allergénécité des produits d'OGM consommés après commercialisation, sont des points peu ou non discutés, malgré mes demandes. La protéine Bt est prétendue non toxique au niveau chronique à cause de l'utilisation dite courante et sans problème du microorganisme Bt en agriculture biologique. La lutte biologique, réalisée par un microorganisme ou ses protéines cristallines, n'est pas assimilable pour l'évaluation scientifique à l'utilisation d'une protéine recombinante, dans ce cas une toxine activée (raccourcie au niveau de sa séquence par rapport à la protoxine du microorganisme) qui est synthétisée par la plupart des cellules de la plante. Les résidus d'herbicides dans les plantes tolérantes ne sont pas indiqués aux membres de la CGB, cela est normalement du ressort de la Commission des toxiques, dont le Président semble préconiser un conservatisme maximal. Dans les évaluations d'équivalence en substance par la CGB, il est même difficile de savoir si les plantes OGM ont été traitées aux herbicides, ce qui modifie leur métabolisme. Je ne suis toujours pas certain que les publications de toxicité les plus récentes soient prises en compte dans l'évaluation réglementaire des herbicides sur OGM, et j'ai fait part de mes remarques critiques au Comité de biovigilance, toujours provisoire depuis avril 1998. Certaines évaluations sont en cours en France (Soja ou Roundup) alors que les produits de cette plante sont déjà importés.
(5) Les membres de la CGB ont dans leur vaste majorité un a priori bien favorable aux OGM, craignant de retarder la recherche ou les biotechnologies s'ils demandent des contrôles supplémentaires, organisant l'ordre du jour en fonction des impératifs climatiques pour ensemencer (printemps). Par contre, une discussion du règlement intérieur avant son vote " à la hussarde " n'a pas été réalisée faute de temps, et cette discussion après le vote d'un règlement admis comme provisoire n'a jamais été remise à l'ordre du jour (remarque faite en mai 99, valable depuis 98) malgré, d'une part, la promesse de le faire et, d'autre part, les notes que j'avais apportées par écrit, par la suite, notamment sur la question de l'indépendance des membres.
(6) Sur 18 membres dans la CGB, au moins 9 : soit travaillent sur la transgénèse végétale, soit sont associés professionnellement à des programmes de tests ou de développements agricoles d'OGM, soit sont cités dans les dossiers de développement des OGM comme experts associés ou conseils, et quelques-uns se sentent liés par les avis favorables de la précédente CGB dont ils ont fait partie. En plus, au moins un expert développe directement des OGM pour thérapie génique, ce que l'on peut comprendre. Mais au final, cela ne favorise pas la pluridisciplinarité scientifique complète. Les décisions sont souvent votées en présence d'une dizaine de membres.
(7) Les experts extérieurs proposés au pétitionnaire, industriel ou organisme de recherche développant des OGM, le sont uniquement par le secrétariat, et non par les membres de la CGB. Le pétitionnaire choisit lui-même parmi trois proposés. L'expert extérieur à la CGB est ensuite le seul expert à être rémunéré par le Ministère de l'Agriculture. A part cela, l'expert extérieur déclare à la Commission ne pas avoir d'autre lien direct avec le projet. Ce système ne favorise pas l'expertise contradictoire. De plus, cet expert extérieur peut, par exemple, n'évaluer que la partie agronomique du dossier et le dire, de par ses compétences. Ce système ferait sourire, s'il ne s'agissait pas d'un enjeu environnemental et de santé publique important.
(8) Dans les rapports avec les médias, le Président demande que nous ne parlions pas à l'extérieur en tant que membres de la CGB, afin de préserver notre image d'experts par une voix unique. Si nous nous exprimons en tant que citoyens, il demande que nos interventions lui soient rapportées par nous-mêmes. Pourtant dans les biotechnologies comme ailleurs, il devrait être naturel de penser que les experts ont parfois des avis divergents !
Ces remarques et ces notes n'ont aucun but polémique, je les déclare publiquement sur l'honneur car je pense qu'elles peuvent contribuer à faire avancer un débat nécessaire, et pour plus de transparence vis-à-vis du gouvernement, des élus, des citoyens, de la communauté européenne.
Gilles-Eric Séralini "Il n'y a rien que les puissants craignent plus que des citoyens informés." An 2000 : Des laboratoires américains et suisses sont en train de fabriquer des lignées de cochons OGM avec des gènes humains. L'industrie transgénique espère ainsi approvisionner les hôpitaux des pays riches en organes à greffer. A quand la vie éternelle? Et pour qui? SOS-Planete, le site web de Terre sacrée (association loi 1901), chemin Counillere, F-83149-BRAS. Informations incroyables, abominables, mais vraies. Restons en contact : http://terresacree.org - sos-planete@terresacree.org Retour au sommaire de la page "communes"
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