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Semaine du jeudi 5 mai 2005 - n°2113 - Notre
époque
http://www.nouvelobs.com/
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Le programme américain Genographic a
l'ambition de reconstituer la manière dont les populations humaines se sont
mélangées depuis qu'« Homo sapiens » est sorti d'Afrique
Le projet peut paraître fou: collecter, puis analyser, classifier, comparer
des échantillons d'ADN prélevés aux quatre coins du monde sur au moins
100000 êtres humains choisis parmi les «populations premières», celles qui
«sont restées relativement isolées depuis de nombreuses générations».
Avec l'objectif de reconstituer toute
l'histoire des migrations depuis l'apparition de l'homme en Afrique et de
voir comment, ensuite, toutes ces populations se sont plus ou moins
mélangées. C'est l'ambitieux Genographic Project, officiellement annoncé à
Paris le 4 mai, fruit d'une collaboration entre le géant informatique IBM
(fournisseur de logiciels et de moyens techniques) et la fondation National
Geographic, éditrice de la célèbre revue du même nom publiée en vingt
langues différentes. Financée à hauteur de 40 millions de dollars par la
Waitt Family Foundation, l'aventure devrait durer cinq ans. Il ne s'agit de
rien de moins que de reconstruire l'arbre généalogique de l'humanité, et le
projet bénéficie du prestigieux soutien de Luigi Cavalli-Sforza, fondateur
de la génétique des populations, aujourd'hui professeur émérite à
l'Université Stanford. L'orchestration effective est assurée par Spencer
Wells, autre généticien renommé, qui s'y consacre à plein temps et considère
le projet Genographic comme le «voyage sur la Lune de l'anthropologie». Pour
réussir cette exploration, il a partagé les peuples de la planète entre dix
collaborateurs. Chacun d'eux s'est vu confier une vaste région du monde, où
il analysera soit le chromosome Y, transmis par le père, soit l'ADN dit
mitochondrial, caractéristique de la mère.
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Ainsi bombardé responsable de l'ADN mitochondrial pour toute l'Europe
occidentale et centrale, Luis Quintana-Murci (CNRS et Institut Pasteur) est
un généticien confirmé. Il a par exemple démontré qu'en Ouzbékistan la
biologie confirme la proximité génétique de chaque membre d'un clan
traditionnel (donc l'existence d'un ancêtre commun). Mais qu'en revanche
l'ancêtre commun revendiqué par l'ensemble des clans regroupés dans une même
tribu relève toujours du mythe. A l'échelle mondiale, lorsque la génétique
va s'en mêler, on risque donc d'avoir des surprises sur beaucoup de parentés
supposées. En tout cas, Luis Quintana-Murci est enthousiasmé par le projet
Genographic pour au moins deux raisons: ici, il s'agit de génétique pure,
«on n'est pas à la recherche de maladies héréditaires, mais de marqueurs
trahissant une parenté sur la base de mutations génétiques neutres,
n'impliquant aucune supériorité ni infériorité». Ainsi, pour la première
fois, «la génétique va être mise au service des peuples», et non à celui des
labos pharmaceutiques.
D'autre part, la démarche n'a rien de «colonialiste»: les peuples
traditionnels qui se soumettront à la collecte d'échantillons de sang
bénéficieront du projet sous la forme de royalties qui «leur seront allouées
via des ONG et qu'ils pourront affecter librement, selon leurs propres
choix, à des actions éducatives ou autres». D'où viendra l'argent? Les
choses ne sont pas encore tout à fait claires. Mais, comme il s'agit d'une
aventure d'inspiration américaine, on peut croire qu'elle est conçue de
manière à être rentable. Au-delà de la subvention fournie par la Waitt
Family Foundation, Genographic va fournir à la National Geographic Society
pendant des années la matière de photos, films, reportages, émissions de
télévision. De plus, à côté des «indigènes», tous les membres du «public» -
supposés non indigènes, comme vous et moi - seront invités à participer: on
a prévu la vente d'un kit au prix de 99,95 dollars ou 70 euros tout rond. On
y trouvera une abondante documentation, un DVD explicatif, une clé d'accès
privilégié au site internet des résultats et un instrument de prélèvement de
salive, donnant droit à une analyse génétique personnelle (avec anonymat
garanti) dont le résultat permettra de savoir où, et comment, on peut situer
sa parenté personnelle par rapport aux différents peuples traditionnels et
aux différentes vagues migratoires historiques.
La sélection des peuples traditionnels qui seront soumis aux prélèvements
génétiques n'a pas encore été définitivement établie. Mais le projet
Genographic s'est déjà acquis l'entière collaboration de quelques nations
aborigènes, leurs représentants attitrés ayant été conviés à diverses
conférences préparatoires. Comme Julius Indaaya Hun, chef d'une tribu nomade
du nord de la Tanzanie; Phil Bluehouse, un responsable de la Nation navajo
en Arizona; ou encore Battur Turo Tumur, un Mongol qui vit aujourd'hui à San
Francisco mais n'en est pas moins présenté comme un authentique descendant
de Gengis Khan. Les avocats de ces différents «peuples premiers» sont
également courtisés, histoire d'éviter un jour une succession de procès liés
au «vol» des échantillons de sang sacré - on n'est jamais trop prudent.
De même, pour désamorcer l'hostilité éventuelle des créationnistes
américains ou autres farouches ennemis de la science, de la génétique, des
théories darwiniennes supposées diaboliques, on a pris soin d'intituler «The
Search for Adam» (A la recherche d'Adam) un documentaire réalisé pour la
chaîne de télévision National Geographic. D'ailleurs, puisque le but ultime
réaffirmé par Spencer Wells est de «montrer à quel point tous les hommes
sont proches» et que «nous avons tous les mêmes ancêtres», le projet
Genographic ne devrait pas trop contrarier les tenants d'un lointain couple
fondateur. Moyennant toutes ces précautions, le programme devrait pouvoir
démarrer au cours des prochains mois et débuter par une harmonisation des
critères de collecte, de stockage, d'analyse et de description des
échantillons sanguins.
Pour beaucoup de spécialistes impliqués, il y a d'ailleurs urgence. Car les
migrations s'accélèrent, l'humanité s'homogénéise, les peuples vraiment
isolés se font rares et les «marqueurs neutres», symptomatiques d'une
parenté plus ou moins proche, se diluent à toute vitesse dans la population
générale. Il est donc urgent de fixer l'image de ces marqueurs là où ils
conservent encore une relative signification. Afin que, dit Spencer Wells,
«chacun puisse comprendre ses liens avec les hommes du monde entier, savoir
que nous sommes tous liés les uns aux autres par un fil génétique et que nos
fils se sont entrelacés à travers les migrations de nos ancêtres». Non
seulement cela devrait «aider les gens à revenir sur certains de leurs
préjugés» - c'est-à-dire le racisme - mais de plus, puisque «tout va avec
les gènes», plusieurs sciences sont concernées par cette «expédition
historique dans notre passé». Notamment l'archéologie, la paléontologie et
la linguistique. C'est pourquoi Genographic s'est doté d'une commission
multidisciplinaire incluant par exemple le célèbre ethnolinguiste Merritt
Ruhlen, pour qui absolument toutes les langues parlées sur la planète, ainsi
que toutes les langues mortes, dérivent d'une seule et même «langue mère»
originelle. Entre autres retombées étonnantes, Genographic permettra
peut-être de dire si le professeur Ruhlen a raison. Quant à savoir si, en
suscitant une prise de conscience, ce projet contribuera, comme l'espère
Spencer Wells, à «stopper la perte des identités culturelles indigènes» (en
incitant les «indigènes» à moins se mélanger?), on a le droit de souhaiter
que non.
Fabien Gruhier
En savoir plus (en anglais) :
http://www3.nationalgeographic.com |