Sciences & Avenir N°654, août 2001 : Des êtres "hybrides" au service de l'industrieSouris-méduse, patate-araignée Les sorciers de la transgenèse transforment les êtres vivants en usines à protéines. Rencontre avec les "chimères" de la génétique. Il était une fois une pomme de terre qui rêvait de devenir une araignée. Elle alla trouver un savant nommé Udo Conrad, qui ne se fit pas prier. Ni une, ni deux, le généticien injecta dans une cellule de l'humble patate un gène prélevé chez une arachnide appelée Nephila clavipes. Quelque temps après, miracle, la patate fabriqua de la soie.
" La pomme de terre a pu lire les instructions génétiques de l'araignée comme si c'était les siennes et a exprimé 2 % de protéine de soie authentique, se félicite Udo Conrad, de l'institut Pflanzgenetik und Kulturplanfzenforschung, à Gaters- leben (Allemagne). C'est une protéine soluble de bonne qualité. Reste ensuite à développer des techniques de filage. "
Une première qui ne saurait laisser indifférents les industriels. Six fois plus résistant que le Kevlar, deux fois plus élastique que le Nylon, le fil de soie arachnéen est un matériau exceptionnel, non toxique et biodégradable, idéal pour fabriquer des vêtements de protection, des fils de suture, des ligaments artificiels ou encore des câbles (lire Sciences et Avenir n° 651, " Un petit prodige de soie ").
Pourquoi une pomme de terre ? Il est trop compliqué, donc trop cher, de synthétiser une protéine artificiellement (lire l'encadré ci-dessous). La seule méthode rentable consiste à la faire fabriquer par un être vivant. Le principe : identifier puis isoler chez un organisme " donneur " le gène codant pour une protéine intéressante, bio-matériau ou molécule pharmaceutique. Puis insérer ce gène chez un " hôte " qui va l'exprimer. C'est la " transgenèse " (voir le schéma p. 62), qui n'est possible que parce que les organismes vivants ont tous un code génétique commun. " L'accès aux gènes permet de préparer certaines protéines, comme l'insuline humaine, qui est aujourd'hui produite en totalité par des bactéries ", rappelle Louis-Marie Houdebine, spécialiste de la transgenèse à l'Inra (Institut national de la recherche agronomique). Mais les bactéries sont parfois trop frustes : le gène codant pour la protéine de soie de Nephila clavipes est très long, avec des séquences répétitives. Les micro-organismes ne parviennent pas à lire le gène jusqu'au bout et fabriquent des molécules tronquées, inutilisables. Il faut opter pour un organisme plus évolué et bon marché. Et la pomme de terre se transforme en Spiderman...
Le tubercule n'est pas le seul à avoir été mâtiné d'araignée. Dans cette ferme d'hybrides d'un nouveau genre, une chèvre, baptisée Bele (Breed Early Lactate Early) par la firme canadienne Nexia Biotechnologies, produit de la soie dans son lait. " Notre soie est, à ce jour, la plus proche de celle de l'araignée, estime un responsable de la société. Un gène d'araignée a été introduit dans des cellules embryonnaires de chèvres pour qu'il s'exprime dans les glandes mammaires. " Le commerce de la soie " made in chèvre " a débuté avec succès en février 2000. Depuis, trois élevages sont nés et la firme est entrée en Bourse.
" Le lait est actuellement de très loin le meilleur système, affirme Louis-Marie Houdebine. Environ cent protéines ont été produites ainsi à titre expérimental (voir schéma p. 63), comme des hormones, des facteurs de croissances, des antigènes vaccinants, des anticorps monoclonaux, des enzymes, du collagène, du fibrinogène dont plusieurs soumises à des tests cliniques. Le problème reste que le lait a un niveau de production peu fiable, de plusieurs grammes par litre à quelques milligrammes, voire microgrammes, sans que cela soit prévisible. " Sommaire de la page Tout est bon dans le cochon Une usine vivante performante doit fournir beaucoup, tout le temps. C'est pourquoi les porcs sont aussi sur les rangs. " Nous souhaitons exprimer des protéines médicamenteuses dans le liquide séminal que sécrète le porc en énormes quantités (250 à 500 millilitres par jour) ", expose Marc-André Sirard, cofondateur de la société canadienne TGN Biotech. Avantages du porc : " Outre l'abondance de son sperme, qui pourrait donner jusqu'à 15 g d'une protéine humaine par éjaculation, aucune des protéines surexprimées ne retourne dans le système sanguin de l'animal, au contraire de la glande mammaire. " Premiers porcelets transgéniques attendus fin 2001.
" On peut préparer des protéines à partir de divers fluides biologiques, confirme Louis-Marie Houdebine, comme le lait ou le plasma séminal déjà cités, mais aussi le blanc d'oeuf, l'urine, le sang..." C'est dire si la course au rendement et aux hybrides les plus inattendus n'est pas prête de s'arrêter.
Il y a foule devant la porte de la ferme transgénique. Le séquençage systématique des génomes apporte tous les jours de nouveaux gènes que les chercheurs n'ont de cesse d'étudier par la transgenèse, qui devient la méthode incontournable. Lapins, poulets, singes, poissons, souris mais aussi tabac, luzerne, maïs doivent être prêts désormais à recevoir des gènes de n'importe qui (lire les encadrés), au mépris parfois de la bio- sécurité, sans même parler du mal-être animal que peut induire la modification du patrimoine génétique.
" Le transfert du gène peut créer des lignées d'animaux porteurs d'agents pathogènes dangereux, confirme le chercheur de l'Inra. La manipulation des animaux transgéniques doit se faire selon des règles qui tiennent compte des risques de transmission des agents infectieux ainsi que des conséquences d'une dissémination involontaire. " Les animaux sont pour cela divisés en quatre classes : la première comprend des animaux sans risque particulier, la quatrième des animaux exceptionnellement dangereux, manipulés par des chercheurs vêtus de tenues étanches sous des hottes de haute sécurité...
Il était une fois une pomme de terre qui se prenait pour une veuve noire... notre fable, qui pouvait faire sourire au début, tournera-t-elle au cauchemar ?
Eléna Sender Sommaire de la page Le vivant inimitable Enzymes, hormones, anticorps, récepteurs... les protéines, indispensables à l'organisme, sont très difficiles à synthétiser. En effet, bien plus qu'une simple juxtaposition d'acides aminés, elles forment des chaînes pliées en une structure tridimensionnelle dont l'agencement est fondamental pour bien fonctionner. Pour les fabriquer, la cellule lit les instructions génétiques d'un ou plusieurs gènes et assemble les acides aminés hydrophobes tournés vers l'intérieur de la structure et hydrophiles vers l'extérieur. Certes, le biochimiste sait assembler ainsi des briques élémentaires et même réaliser certaines figures simples, mais cela reste encore insuffisant.
" Le problème reste la maturation de la protéine, explique Jean-Luc Vilotte, de l'Inra. Les protéines subissent des modifications post-traductionnelles nécessitant une activité enzymatique complexe (carboxylations, phosphorylations...). Le meil-leur résultat est obtenu avec les cellules eucaryotes supérieures même si les protéines ne sont pas absolument identiques à l'original. On ne sait pas faire mieux. En tout cas pas au même coût. "
Sciences & Avenir N°654
transmis par Philippe ONDA le 13 août 2001 http://www.sciencesetavenir.com/magazine/page60.html Des chercheurs ont créé une chèvre transgénique en lui insérant un gène d'araignée pour qu'elle produise dans son lait des substances pouvant servir à faire des gilets pare-balles. Sommaire de la page - Ces OGM existent  
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