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LE MONDE | 12.05.2005
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Les scientifiques s'inquiètent aujourd'hui
de l'avenir du thon rouge (Thunnus thynnus). L'espèce est en danger de
surexploitation, même si la pêche de ce grand prédateur, qui peut atteindre
3 m et peser 800 kg, ne représente qu'une petite partie 60 000 tonnes sur
3,5 millions de tonnes des captures mondiales de thonidés. Mais ces
prélèvements importants, notamment en Méditerranée, font craindre une baisse
importante de ses effectifs. D'ici quelques années, le "steak de la mer"
pourrait bien n'être qu'un lointain souvenir, avertissent certains experts.
La Commission internationale pour la conservation du thon atlantique
(Iccat), créée en 1969 pour contrôler l'importance des prises et leur impact
sur la ressource, édicte des quotas pour l'Atlantique ouest et l'Atlantique
est, ainsi que pour les mers adjacentes comme la Méditerranée. La ligne de
séparation de ces deux zones a été artificiellement placée à 45 degrés de
longitude ouest à peu près au milieu de l'Atlantique , car on estimait
dans les années 1970 que le taux de migration du thon rouge était assez
faible.
Des observations réalisées par une équipe de biologistes marins américains
et canadiens, sous la conduite de Barbara Block, du Tuna Research and
Conservation Center (université Stanford, Californie), viennent de remettre
en cause l'arbitraire de cette zone de séparation. Pendant neuf ans, de 1996
à 2004, ils ont observé 772 thons équipés de balises. Ces dernières ont
permis pendant quatre ans et demi de suivre les migrations de certains
d'entre eux et de recueillir par ailleurs des informations localisation
des bancs, profondeur de plongée, température de l'eau environnante sur
leur mode de vie.
Cette recherche, présentée dans la revue Nature du 28 avril, révèle que les
thons se reproduisent principalement dans le golfe du Mexique et en
Méditerranée, toujours au même endroit (phénomène du "homing" ). Mais il
apparaît surtout que les deux populations de thons qu'il s'agisse
d'adolescents ou d'adultes se mélangent allègrement au milieu de
l'Atlantique à la recherche de leur nourriture préférée : les anchois, les
sardines, les maquereaux, les chinchards et les harengs.
De ce fait, "il n'est plus possible de maintenir en l'état un système de
gestion qui suppose que les thons nés à un endroit n'en bougent pas" ,
estime Barbara Block. "Nous suggérons donc que l'Iccat crée une troisième
zone de management du stock de thons rouges, entre 35 et 50 degrés de
longitude ouest, affectée d'un très faible quota, avance Steven Teo, un des
auteurs de l'étude. Cela permettra peut-être de réduire la mortalité des
très grands thons de l'Atlantique ouest qui se nourrissent à cet endroit."
Le stock de thons rouges de cette zone proche des Etats-Unis a en effet subi
dans les années 1980 une baisse estimée à 80 %. Des quotas ont bien été mis
en place ainsi qu'un plan de reconstitution du stock. Mais, "dix à vingt ans
après, ils ne se sont toujours pas reconstitués" , constate Jean-Marc
Fromentin de l'Ifremer (Centre de recherche halieutique méditerranéenne et
tropicale de Sète).
Une situation qui agace prodigieusement certains pêcheurs américains de
thons rouges qui pratiquent une pêche sportive. Comme certains d'entre eux
sont des hommes politiques ou des milliardaires, ils ont les moyens
d'exercer un fort lobbying sur ce thème en martelant que, si "le stock de
l'Ouest n'arrive pas à se reconstituer, c'est que les poissons sont trop
pêchés à l'est" .
En tout état de cause, estime Jean-Marc Fromentin, "il faut féliciter
l'équipe de Barbara Block. Seuls les Américains peuvent réaliser de telles
choses, car le marquage coûte une fortune. Un marqueur-archiviste vaut entre
2 000 et 4 000 dollars par poisson" . Sans compter le coût des bateaux à la
mer.
Le chercheur français regrette cependant que les marqueurs ne restent sur
les poissons qu'un ou deux ans, voire quelques mois, alors que dans l'idéal
il faudrait pouvoir suivre les poissons pendant plusieurs années. Par
ailleurs, si les instruments de mesure donnent des informations sur les
migrations, ils n'en fournissent pas sur les quantités de poissons qui se
déplacent et sur leur lieu exact de naissance.
Qu'ils soient français ou américains, les chercheurs s'inquiètent tous de la
trop forte pression de la pêche de l'espèce. Côté américain, le quota de
l'Iccat est de 3 000 tonnes par an. Côté Atlantique est et Méditerranée, il
est de 32 000 tonnes par an. Mais, en fait, dans ce dernier cas, le volume
des prises serait plus proche de 50 000 tonnes. Cela en raison de la
formidable demande du marché japonais du sushi et du sashimi, puisque 60 % à
80 % des thons rouges sont destinés au pays du Soleil-Levant.
Or, "on estime que le taux de productivité du stock disponible à la pêche ne
mettant pas en danger la population de thons est de 25 000 tonnes par an,
explique Jean-Marc Fromentin. On tape donc dans les réserves du stock. Mais
le jour où on aura épuisé ces réserves, celui-ci dégringolera à grande
vitesse" .
Les scientifiques tirent la sonnette d'alarme, sans savoir précisément
quelle est la taille réelle du stock méditerranéen et quand l'espèce sera
menacée d'extinction. Les données disponibles pour ces estimations
"proviennent essentiellement des captures de pêche" , prévient Jean-Marc
Fromentin. Ce n'est pas suffisant ni assez fiable. "Nous payons là, dit-il,
une longue politique de recherche pauvre en Europe dans le domaine des
ressources naturelles."
Une chose est sûre : la pression de pêche sur le thon n'a jamais été aussi
élevée, et les zones d'exploitation en Méditerranée se sont étendues.
Si aucune mesure n'est prise, le thon méditerranéen risque de connaître le
sort de ses congénères des environs de l'Australie ou de celui,
catastrophique, de la morue au large du Canada dont les populations se
sont effondrées dans les années 1980 en raison d'une surpêche alimentant
surtout le marché japonais. Privé de thons, le Japon s'est aussitôt tourné
vers les réserves méditerranéennes.
Christiane Galus
Article paru dans l'édition du Monde du 13.05.2005 |